Yo La Tengo : Le vacarme et les caresses du Studio 106
6 décembre 1993 – Black Session N°42 – France Inter
C’est un soir de décembre où l’air pèse un peu plus lourd qu’à l’accoutumée. Dehors, les diplomates s’écharpent sur les accords du GATT et l’exception culturelle française. Mais à la Maison de la Radio, l’enjeu est ailleurs. Bernard Lenoir nous accueille avec cette ferveur familière, entre deux piques lancées à Paul Weller, le « poseur de lapin », et une confidence d’Hilda sur la fragilité des invités du soir. Le trio du New Jersey est là, pétrifié par le trac. « Il va falloir être chaleureux, ils ont un petit peu peur », prévient-elle.
Dès les premières notes de Big Day Coming, la tension se mue en une électricité salvatrice. Lenoir, sentant le studio basculer, pose le décor :
"Instantanément dans le vif du sujet avec ce premier titre de Yo La Tengo et leur Noisy Pop." — Bernard Lenoir
Le groupe enchaîne avec The Story of Jazz. On sent les murs du 106 vibrer d'une énergie brute, presque sauvage. Pour le « Commandant », c’est une révélation physique qui rappelle les plus grandes heures de l’émission :
"Et bien voilà tout le contraire du concert de Morphine que l'on a enregistré vendredi tard dans la nuit aux Transmusicales de Rennes. Là c'est Yo La Tengo, et les studios des maisons de la radio n'avaient pas vibré comme ça depuis les black sessions de Sebadoh ou encore Dinosaur Jr." — Bernard Lenoir
Le concert atteint son rythme de croisière avec From A Motel 6, morceau phare de l'album Painful. Mais le direct reste le direct, avec ses imprévus et son humanité. Alors que le groupe entame une reprise des Seeds, Can't Seem To Make You Mine, il s'arrête net après quelques accords. On imagine Ira Kaplan, fébrile, ajustant ses mécaniques sous l'œil attentif de Lenoir : « Faux départ pour un cover des Seeds. Ira qui se réaccorde, un coup d’œil à sa femme à la batterie. » Une fois le titre achevé, Bernard rend hommage à cette formation atypique, comparant Georgia Hubley à la fille spirituelle de Moe Tucker (Velvet Underground).
Puis vient le moment de grâce. Le groupe ressort The Cone Of Silence de ses archives de 1986. La puissance sonore se fait presque menaçante avant de s'adoucir, illustrant parfaitement la dualité du trio :
"Et là vous avez tout compris de l’ambiguïté de ce groupe du New Jersey qui le plus souvent mord et fait très mal mais qui sait caresser aussi." — Bernard Lenoir
Cette caresse culmine sur Nowhere Near. Un silence de cathédrale envahit le studio, seulement rompu par le souffle des amplis. Lenoir, subjugué, s'interroge : « Serait-ce le fantôme de Nico qui vient de passer par là ? » Il nous décrit alors Ira Kaplan, à genoux, en pleine « explication » mystique avec sa guitare, alors qu'on n'entend plus une mouche voler au 106.
Le final est un tourbillon. Double Dare, Out the Window et Sudden Organ s'enchaînent dans un fracas impeccable. « Et c'est pas fini ! » lance Lenoir, emporté par l'urgence. Mais la montre tourne, et le couperet de l'antenne est impitoyable. C'est sur les notes de Let's Compromise que la voix du Commandant vient nous arracher au concert :
"Quel dommage ! Une fois de plus c'est sur la pointe des pieds que je vais devoir vous abandonner. Je vous retrouve demain avec Casavetti et je l'espère la présence de Juliana Hatfield. Salut à tous et bonne fin de soirée." — Bernard Lenoir
Les rappels de l'ombre
Si les auditeurs de France Inter ont dû se résoudre à rendre l'antenne sur un titre tronqué, le public présent au Studio 106 a prolongé la magie. Cette 42ème Black Session cache en effet ses derniers trésors dans l'ombre des archives non diffusées : une reprise poignante de The Whole Of The Law (The Only Ones) suivie de l'ultime hommage au maître Lou Reed avec I Found A Reason du Velvet Underground. Deux fantômes de plus pour clore une soirée déjà mythique.
Yo La Tengo ce soir-là :
- Ira Kaplan : Chant, Guitare, Orgue Farfisa
- Georgia Hubley : Batterie, Chant
- James McNew : Basse